no (wo)man’s land 1

Une place. Une fontaine. Un jardin d’enfants sous surveillance robotique.

     « J’ai décoché une flèche. Elle a traversé le parc, filant presqu’invisible entre les grands platanes, dans une courbe parfaite pour venir se ficher dans la caméra rotative qui surplombe l’aire de jeu. Chose assez rare, je connais bien le lieu où je me trouve. C’est le parc Yitzhak Rabin où je viens flâner de temps à autre lorsque je suis à la capitale.

      Avant, le jardin d’enfants n’était pas filmé. Avant, très peu de lieux étaient filmés en fait. Mais voilà, les criminels et les terroristes rôdent. Alors, de plan vigipirate en campagne sécuritaire, nous y voici. Les CCTV. Elles sont entrées sans grandes pompes dans la vie urbaine et on ne sait en fait pas bien si elles sont utiles à quelque chose. La plupart des gens (de ceux avec qui j’en ai débattu avant d’agir), ça les emmerde. A cause du paradoxe que ça génère chez eux entre la gène voire le malaise d’être constamment sous surveillance et l’utilité qu’ils leur trouvent dans la sacrosainte lutte contre le crime. Au passage, personne n’utilise plus ce terme que dans les comics mais c’est celui qui je crois correspond le mieux à ce qu’on nous sert comme mélasse dans les quotidiens de mauvaise facture. Redorez le blason du justicier et il vous sert sur un plateau d’argent l’approbation de la masse.
La caméra de surveillance est à présent traversée par une froide et raide tige de carbone. C’est très cartoon. Il n’y a personne dans les environs, je replie mon arc et le glisse discrètement dans mon sac de voyage. C’est l’arc qui me sert depuis mes dix-sept ans lors des compétitions. Si on intègre les quelques premières destructions hasardeuses lors de soirées où l’alcool me rendait moins tolérant que d’habitude envers ces petits yeux sans vie, j’ai à présent cent vingt six victimes à mon actif. L’arc, c’est pour le style, rien de plus. J’avais d’abord pensé à un revolver à bille, mais avouons que le justicier à l’indienne, ça en jette un peu plus.

      L’objectif principal, c’est encore de ne pas être pris. Mais le coup de ce soir est important parce qu’il laisse une trace. Le plus souvent la flèche ressort. Alors effectivement, le petit robot est hors service, mais personne ne le voit. Ce soir je m’imagine déjà les quelques personnes qui demain réaliseront ce qui s’est produit, celles qui riront, qui approuveront d’un regard complice, ou celles qui dénigreront. L’important, c’est que quelque chose s’allume dans leurs yeux. Un doute, une lueur. Alors je l’espère, la rumeur se répandra, alors l’acte isolé deviendra symbole, et le symbole mouvement.
En attendant que se réveillent les habitants de la ville et avec eux les velléités de révolution, je rentre chez moi en passant par les rues les plus sombres, une capuche sur la tête pour ne pas être
filmé.
Demain ce sera les quatre caméras qui quadrillent le square près de l’avenue du Trône, un coup avec des angles morts difficiles…
Et pour que les présentations soient faites :

Je suis terroriste poétique, et je n’ai pas de nom à vous donner. »

Merci à l’homme à la capuche.

     Sous ces caméras de surveillance se cache un pouvoir discret, celui de nous rendre visibles et contrôlables. Une prison sans murs. Revenons au thème, celui du territoire, et repensons à Big Brother… Que seraient nos sourires filmés près d’une fontaine ? De faux sourires sous le regard d’autrui ? Des murmures enfouis sur un banc public, des gestes contrôlés sur un baiser rêvé ? Souriez, vous êtes filmés.

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